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Le management des hommes se complexifie. Les modèles se voilent d’obsolescence, les pratiques découvrent leurs inadéquations, les vocabulaires se démodent, les concepts se déroutent. Le management des hommes n’est donc plus si facilement codifiable et les discours idéologiques se perdent en abstraction [1].

Les organisations se voient, ainsi, de plus en plus fréquemment confrontées à cette crise du management et les dirigeants-leaders se perdent dans une mission proche de l’impossible. Cette mission ? Gérer la double contrainte qui n’est que peu relevée par la cette rhétorique managériale autant cosmétique que théorique, celle qui masque des paradoxes datés à charge du quotidien des dirigeants, celle qui marie mal démarches économiques et démarches humanistes (bien-être au travail, justice sociale, management responsable, gestion de l’intergénérationnel…).

Eric Dodin, Directeur Général Fraikin France, a toujours été sensible à ces problématiques. Il témoigne sur ces sujets :

Le CDL : Comment définiriez-vous votre système de management ?

Eric Dodin : Par nature, le management est d’abord un exercice de « mise en application », à tous les niveaux de l’entreprise, par tous les temps… Je crois donc qu’il faut d’abord et avant tout être capable d’agilité pour que « tout le reste » fonctionne : la directivité est parfois aussi essentielle et appréciée que l’hyper délégation, le coaching ou la vision. Tout le reste, c’est la part majeure que l’on doit donner à l’obtention des résultats, à l’instauration d’un climat de confiance en toutes circonstances, au partage de sens. Pour cela, je crois beaucoup à la proximité, à la responsabilisation, au questionnement, tout en ajoutant un soupçon permanent de simplicité. Ne pas se prendre au sérieux tout en traitant des sujets sérieux est bien un préalable. Evidemment, il faut que les équipes « accrochent »… Partage de valeurs, mixité et diversité des profils, sens du courage et de l’engagement, « ego » raisonnablement développé, sont des qualités que je recherche dans mes équipes en sus du « standard » classique. C’est à ce prix que la schizophrénie apparente entre le quotidien et le « thinking outside the box » devient une alchimie gagnante. En synthèse, faire que chacun soit le meilleur de soi en étant soi-même soi ! Loin des clichés et postures de « l’ancien manager »’ et très nourri par le feedback.

Le CDL : Quelles contraintes cela implique-t-il ?

Eric Dodin : Beaucoup de disponibilité d’abord, car c’est la clé. Voir son rôle comme un facilitateur qui met en relation donne du feedback, crée ou renoue les liens, écoute… Mais aussi, préalable essentiel, évoluer au sein d’un cadre parfaitement clair sur les objectifs, les priorités, les feuilles de route de tous. C’est à ce prix que l’on peut favoriser l’émergence des nouvelles idées, gagner du temps sur les blocages internes et renforcer de l’engagement. Enfin, la fermeté autour des ambitions ou des décisions sont tout autant nécessaires, clé de la liberté et du plaisir d’entreprendre et de gagner.

Le CDL : Quelle meilleure formation au management ?

Eric Dodin : Drôle de question… Avec l’évolution du rapport au travail, je pense que le manager sera plus un « senseur agile dans son époque » qu’un censeur… Il faut sentir « les Hommes », avoir un peu de vision, du bon sens, du courage et garder le sens commun. Comprendre que l’on est un élément d’un tout… Une école de la vie peut être si elle existe…?! Enfin, et notamment dans les entreprises de service, un manager est aussi un vrai passionné par les clients : vente, service, innovation, etc… C’est finalement le point commun entre le monde du dedans et celui du dehors, et ce qui va supplanter toutes les craintes liées au digital ou désintermédiation.

Le CDL : Quelles sont les principales idées reçues concernant votre quotidien de dirigeant ?

Eric Dodin : Que c’est un travail solitaire peut être ? Ou qu’il ne faut que réussir ? Ou garder une carapace ? En fait les idées reçues sont plus portées par la société que par l’entreprise. Il faut demander aux plus jeunes qui, eux, ne me semblent pas se prendre trop la tête ! Le mythe du chef disparaît pour laisser la place à un inspirateur souple…  » L’enjeu majeur du dirigeant-manageur » sera de gérer ses paradoxes afin de ne pas les « diffuser » dans ses équipes. Je pense aussi que le travail des dirigeants actuels et futurs est réellement de comprendre que les évolutions sociétales fixent désormais le tempo : ubérisation, « des-indépendance » au travail, instantanéité et trans-cultures, droit à donner son avis à tout moment (cf les réseaux sociaux), accessibilité car le « # » prend le pas sur le titre. Donc je crois aux idées exprimées plus haut. C’est ce qui me passionne dans mon travail.

Le CDL : Quels motifs d’espoir pour les dirigeants du futur ?

Eric Dodin : Que la société offre un terreau exceptionnel de simplification des relations managériales et des opportunités de mixité sociale, d’origines ou d’âge. Le manager de demain accompagne son temps, il ne le devance plus, c’est beaucoup plus simple et en rapport avec le monde !

Eric Dodin, poursuivra cette recherche de sens dans notre étude 2016 sur l’Executive Engagement/Personal Engagement.

Propos recueillis par Raphaëlle Laubie.

[1] Francois Dupuy, Lost in management : La vie quotidienne des entreprises au XXIe siècle (Paris: Points, 2013).